Faculté
de psychologie et des sciences de l’éducation
Université de Genève 1997
Dans une première série d'articles, publiée en 1996 dans les numéros 9,
10, 11 et 12 de l'Educateur, j'avais discuté de la problématique
des compétences dans le cadre d'une réflexion sur le contrôle du
travail des enseignants et la façon dont ils en rendent compte. Un
premier article, Formation continue et développement de compétences
professionnelles (Perrenoud, 1996 a), présentait le nouveau
référentiel de compétences développé dans le cadre de la formation
continue des enseignants primaires genevois Cette formation était mise
dans la perspective d'une obligation de compétences, qui faisait
l'objet d'une définition plus explicite dans le cadre du second article,
L'évaluation des enseignants : entre une impossible obligation de
résultats et une stérile obligation de procédure (Perrenoud, 1996
b). Un troisième article, L'obligation de compétences : une
évaluation en quête d'acteurs (Perrenoud, 1996 c), analysait les
principaux obstacles à une mise en oeuvre, ce qui amenait à un quatrième
volet : Rendre compte, oui, mais comment et à qui ? (Perrenoud,
1996 d).
Ces thématiques commencent à peine à être sérieusement discutées. Elles
posent le problème de la responsabilité des enseignants, de leur
autonomie, de leur professionnalisation, donc aussi de la gestion des
établissements et du statut, voire de l'existence même de l'inspection.
L'enjeu est de taille : si l'on ne veut pas aller vers le salaire au
mérite et diverses formes de contrôle externe, il importe d'installer
d'autres régulations, dans lesquelles les enseignants eux-mêmes jouent
un rôle important. Or, on ne peut les concevoir qu'en termes de compétences, puisqu'il est absurde d'attendre de chaque enseignant
des résultats identiques, compte tenu de la diversité des classes et des
élèves, et que le simple conformisme par rapport aux règles, aux
horaires, aux programmes et aux méthodes n'est plus, aujourd'hui, garant
d'une pédagogie active et différenciée, ni signe de professionnalisation
du métier.
Pour approfondir ce débat, il est indispensable de partager des
représentations assez voisines du métier, des pratiques professionnelles
et des compétences mises en oeuvre. Cette explicitation des compétences
attendues est en outre utile, d'une façon beaucoup plus immédiate, pour
faciliter le travail en équipe aussi bien que les choix de formation
continue.
Pour avoir des représentations communes, il ne suffit pas de se mettre
d'accord sur un référentiel réduit à des formulations synthétiques. Sans
doute, chacun conviendra-t-il que le métier d'enseignant consiste,
notamment, à " Gérer la progression des apprentissages ".
L'accord sur cette évidence abstraite peut cacher de profondes
divergences quant à la façon de s'y prendre. Pratiquer une pédagogie
frontale, faire régulièrement des contrôles écrits et mettre en garde
les élèves en difficulté, en leur annonçant un échec probable s'ils ne
se ressaisissent pas, est une manière, assez classique, de gérer la
progression des apprentissages. Pratiquer une évaluation formative, un
soutien intégré et d'autres formes de différenciation, pour éviter que
les écarts ne se creusent, est une autre manière, plus novatrice. Chaque
élément d'un référentiel de compétences peut, de la même façon, renvoyer
soit à des pratiques plutôt sélectives et conservatrices, soit à des
pratiques démocratisantes et novatrices. Pour savoir de quelle pédagogie
et de quelle école on parle, il est nécessaire d'aller au-delà des
abstractions.
C'est indispensable aussi pour analyser le
fonctionnement des
compétences désignées et notamment pour faire l'inventaire des
ressources cognitives qu'elles mobilisent. Quant on a dit qu'un
enseignant devait " Savoir gérer la progression des apprentissages ",
même en ajoutant " dans le sens de la plus grande égalité possible
des acquis des élèves ", on n'a pas encore de représentation précise
des pratiques que cela recouvre, concrètement. Un travail approfondi sur
les compétences consiste donc :
-
d'abord à rapporter une compétence à des catégories de problèmes et
aux pratiques qui permettent d'y faire face ;
-
ensuite à inventorier les ressources cognitives (savoirs,
savoir-faire, attitudes) mobilisées par la compétence considérée.
Il n'y a guère de façon
neutre de faire ce travail, parce que
l'identification même des compétences suppose des options théoriques et
idéologiques, donc un certain arbitraire dans la représentation du
métier et de ses facettes. J'ai choisi de reprendre le référentiel
genevois mis en circulation en 1996, parce qu'il émane d'une
administration publique et qu'il a fait l'objet, avant d'être publié, de
diverses négociations entre l'autorité scolaire, l'association
professionnelle, les formateurs et les chercheurs. C'est le gage d'une
plus grande représentativité que celle qu'aurait un référentiel
construit pas une seule personne. En contrepartie, on perd sans doute en
cohérence, dans la mesure où un tel référentiel résulte d'un compromis
entre diverses conceptions de la pratique et des compétences.
Cette fabrication institutionnelle ne signifie pas que ce découpage
ferait l'unanimité au sein du corps enseignant. à supposer que chaque
praticien en exercice prenne la peine de l'étudier de près… Les
divergences ne porteraient pas seulement sur le contenu, mais sur
l'opportunité même de décrire les compétences professionnelles de façon
méthodique. Il n'est jamais innocent de mettre des mots sur des
pratiques et le refus d'entrer dans la logique des compétences peut
exprimer, d'abord, une réticence à collectiviser les représentations du
métier. L'individualisme des enseignants commence, en quelque sorte,
avec l'impression que chacun a une réponse personnelle et originale à
des questions telles que " Qu'est-ce qu'enseigner ? Qu'est-ce que
savoir enseigner ? Qu'est-ce qu'apprendre ? ".
Le métier n'est pas immuable et ses transformations passent, notamment,
par l'émergence de compétences relativement neuves (liées par exemple au
travail avec d'autres professionnels) ou par l'accentuation de
compétences reconnues, par exemple pour faire face à l'hétérogénéité
croissante des publics. Tout référentiel tend donc à se démoder, à la
fois parce que les pratiques changent et parce que les façons de les
concevoir se transforment. Il y a trente ans, on ne parlait pas de
traitement des différences, d'évaluation formative, de situations
didactiques, de pratique réflexive, de métacognition, etc.
Le référentiel retenu met l'accent sur les compétences jugées
prioritaires dans l'enseignement primaire, parce qu'elles sont
cohérentes avec le nouveau cahier des charges des enseignants,
l'évolution de la formation continue, l'universitarisation de la
formation initiale et les axes de rénovation de l'école primaire
genevoise (1. individualiser les parcours de formation, introduire des
cycles d'apprentissages, 2. apprendre à mieux travailler ensemble,
accroître la prise en charge collective des élèves et de
l'établissement, 3. placer les enfants au coeur de l'action pédagogique,
dans le sens des méthodes actives et des nouvelles didactiques).
Ce référentiel tente donc de saisir le
mouvement de la profession,
en insistant sur dix compétences principales :
-
Organiser et animer des situations d'apprentissage
-
Gérer
la progression des apprentissages
-
Concevoir et faire évoluer des dispositifs de différenciation
-
Impliquer les élèves dans leur apprentissage et leur travail
-
Travailler en équipe
-
Participer à la gestion de l'école
-
Informer et impliquer les parents
-
Se
servir des technologies nouvelles
-
Affronter les devoirs et les dilemmes éthiques de la profession
-
Gérer
sa propre formation continue
L'inventaire ne prétend pas être définitif, ni exhaustif. Aucun
référentiel ne peut d'ailleurs garantir une représentation consensuelle,
complète et stable d'un métier ou des compétences qu'il met en oeuvre.
Mieux vaut faire de nécessité vertu et s'en servir comme d'un instrument
pour penser les pratiques, débattre du métier, des aspects émergents ou
des zones controversées (Paquay, 1994).
Pour associer des représentations à ces formules abstraites, je
consacrerai un article à chacun de ces dix compétences principales. Si
les titres sont empruntés à un référentiel adopté par une institution,
la manière de les expliciter n'engagera que moi. Ces articles n'auront
d'autre ambition que de susciter le débat et de contribuer à former des
représentations de plus en plus riches, et si possibles partagées, des
compétences en question. J'ai renoncé à des fiches techniques, plus
analytiques. Dans l'immédiat, il s'agit de donner à voir des façons de
faire la classe, par exemple de concevoir la différenciation, la
création de situations didactiques ou la gestion des progressions au
long d'un cycle d'apprentissage. Dans une perspective de bilan de
compétences, il conviendrait de mettre à disposition des outils plus
fins en vue d'une autoévaluation ou d'une évaluation par entretien et
observation en classe. Cette entreprise serait prématurée, ce pourrait
être une étape ultérieure.
Le concept même de
compétence mériterait de longs développements.
Cet attracteur étrange (Le Boterf, 1994) suscite actuellement de
nombreux travaux, aux côtés des savoirs d'expérience et des savoirs d'action (Barbier, 1996), dans le monde du travail et de la
formation professionnelle aussi bien que de l'école, puisque dans
plusieurs pays, on tend à orienter le curriculum vers la construction de
compétences dès l'école primaire.
Disons simplement que la notion de compétence désigne - c'est ce qui en
fait l'intérêt - une capacité de mobiliser diverses ressources
cognitives pour faire face à des situations singulières. Cette
définition insiste donc sur quatre aspects :
-
Les
compétences ne sont pas elles-mêmes des savoirs, des savoir-faire ou
des attitudes, même si elles mobilisent, intègrent, orchestrent de
telles ressources.
-
Cette
mobilisation n'a de pertinence qu'en situation, dans
l'urgence et l'incertitude (Perrenoud 1996 e), chaque situation
étant singulière, même si on peut la traiter par analogie avec
d'autres, déjà rencontrées.
-
L'exercice de la compétence passe par des opérations mentales
complexes, sous-tendues par des schèmes de pensée (Altet, 1996,
Perrenoud, 1996 e), qui permettent de choisir et de réaliser
l'action la mieux adaptée à la situation.
-
Les
compétences professionnelle se construisent, en formation, mais
aussi au gré de la navigation quotidienne d'un praticien (Le Boterf,
1997), d'une situation de travail à une autre.
Parler de compétences revient donc, dans une large mesure, à évoquer
trois éléments complémentaires :
-
Les
familles de situations auxquelles renvoie la compétence analysée.
-
Les
ressources mobilisées, notamment les savoirs et savoir-faire, des
schèmes de perception, d'évaluation, d'anticipation, de décision,
des attitudes, des compétences plus spécifiques.
-
La
nature des schèmes de pensée permettant cette mobilisation.
Ce dernier aspect est le plus difficile à objectiver, parce que les
schèmes de pensée ne sont pas directement observables et ne peuvent être
qu'inférés à partir des pratiques et des propos des acteurs. Il est en
outre malaisé de faire la part de l'intelligence générale de l'acteur -
sa logique naturelle - et de schèmes de pensée spécifiques
développés dans le cadre d'une expertise particulière. Intuitivement, on
pressent que l'enseignant développe des schèmes de pensée propres à son
métier, diffèrent de ceux du pilote, du joueur d'échec, du chirurgien ou
de l'agent de change. Il reste à les décrire plus concrètement.
On l'aura compris, l'analyse des compétences renvoie constamment à une
théorie de la pensée et de l'action situées, mais aussi du travail, de
la pratique comme métier et condition. C'est dire que nous sommes en
terrain mouvant, à la fois sur le plan des concepts et des idéologies…
On l'a dit, parmi les ressources mobilisées par une compétence majeure,
on trouve en général d'autres compétences, de portée plus limitée. Une
situation de classe présente en général de multiples composantes, qu'il
faut traiter de façon coordonnée, voire simultanée, pour aboutir à une
action judicieuse. Le professionnel gère la situation globalement, mais
mobilise certaines compétences spécifiques, indépendantes les unes des
autres, pour traiter certains aspects du problème, à la manière dont une
entreprise sous-traite certaines opérations de production.
On sait par exemple que les enseignants expérimentés ont développé une
compétence très précieuse, celle de percevoir les événements en même
temps (Carbonneau et Hétu, 1996 ; Durand, 1996). L'enseignant expert " a
des yeux derrière le dos ", il est capable de saisir l'essentiel de ce
qui se trame sur plusieurs scènes parallèles, sans être " sidéré " ou
stressé par aucune. En soi, cela ne sert à rien, alors que cette
compétence est une ressource indispensable pour gérer en temps réel un
espace où plusieurs dynamiques se développent en parallèle. Cette
compétence est mobilisée par de nombreuses compétences plus globales de
gestion de classe (par exemple prévenir l'agitation) ou d'animation
d'une activité didactique (par exemple impliquer les élèves distraits ou
marginalisés).
Le référentiel genevois associe, à chacune des compétences principales,
une liste de compétences plus spécifiques qu'elle mobilise souvent. Par
exemple, " Gérer la progression des apprentissages " mobilise
cinq compétences plus spécialisées :
-
Concevoir et gérer des situations-problèmes ajustées au niveau et
possibilités des élèves
-
Acquérir une vision longitudinale des objectifs de l'enseignement
primaire
-
Etablir des liens avec les théories sous-jacentes aux activités
d'apprentissage
-
Observer et évaluer les élèves dans des situations d'apprentissage,
selon une approche formative
-
Etablir des bilans périodiques de compétences et prendre des
décisions de progression.
Chacune pourrait être analysée à son tour, mais restons-en à ce niveau
de généralité. Sans être la seule possible, ni épuiser les diverses
composantes de la réalité, cette structure nous guidera dans un voyage autour des compétences qui, certes moins épique que le tour
du monde en 80 jours, nous conduira, en dix étapes, à passer en revue
les multiples facettes du métier d'enseignant.
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Perrenoud,
Ph. (1996 f) Le travail sur l'habitus dans la formation des enseignants.
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Perrenoud,
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